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Actualités du lycée

Ni d'Eve, ni d'Adam, une histoire intersexe: se réconcilier, se retrouver, se reconnaître

Par Filière L, publié le dimanche 26 mai 2019 20:23 - Mis à jour le lundi 27 mai 2019 11:38
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Plusieurs classes du lycée ont pu bénéficier du projet Télémaques d'initiation à la lecture de l'image télévisuelle. Cette année, le documentaire Ni d'Eve ni d'Adam, de Floriane Devigne, a conduit les élèves à s'interroger sur l'intersexualité.

Ni d’Eve ni d’Adam, une histoire intersexe

Documentaire de Floriane Devigne travaillé dans le cadre de Télémaques, un programme d’initiation à la lecture de l’image télévisuelle proposé par l’association Savoir au Présent

Compte rendu du travail effectué en Terminale Littéraire

 

 

Aborder le thème et la problématique de l’intersexualité interroge. Cela interroge sur la souffrance, sur le poids des contraintes culturelles et sociales plus ou moins pensées, plus ou moins conscientes et admises et qu’il semble urgent de révéler pour les remettre en cause et faire cesser des pratiques aveugles et pathogènes. La documentariste voulait que son film ne soit pas seulement descriptif mais contribue à faire évoluer la situation.

Nous avons vu et appris que le documentaire a joué un rôle majeur dans la vie de M, « personnage » central du documentaire qui est aussi une vraie personne. Participer à ce documentaire lui a permis d’évoluer, de retrouver une parole perdue, de se reconnaître en d’autres et de s’identifier, de s’apaiser. Et c’est bien d’identité dont il est question dans ce film.

Nous avons alors cherché par quels procédés le documentaire a provoqué et manifeste l’évolution de M, sa re-naissance.

Les différents angles retenus pour travailler sur le documentaire concernaient aussi bien le tabou que les effets spéciaux de lumière sur M, le rôle de la relation épistolaire entre M et Déborah, vue de l’une comme de l’autre, le corps, le témoignage d’Edward, les mises en abyme ou encore les écrits insérés dans le documentaire : une vraie richesse des pistes de travail, qui donnaient le sentiment de se subdiviser encore et de se répondre les unes aux autres en travaillant.

La mise en abyme est ainsi un procédé qui consiste à mettre une œuvre dans une autre œuvre. Dans le documentaire, il y a un extrait d’un cours de médecine dans lequel témoigne Audrey, une jeune femme intersexe, un extrait d’une pièce de théâtre sur l’intersexualité qui donne lieu à une intervention d’un jeune homme intersexe, Edward, un youtubeur qui témoigne de son expérience de personne intersexe, une étudiante, Déborah, dont le sujet de Master porte sur l’intersexualité. Et beaucoup de miroirs, dès le début du film. Nous avons analysé avec un soin particulier des mises en scène : elles laissent voir les spectateurs dans une relative pénombre et mettent la lumière sur un aspect du sujet. Le spectateur est là, en retrait, mais sa présence est attestée. Le choix de représentation du réel de Floriane Devigne semble alors insister sur l’interpellation du spectateur, inclus dans le documentaire, discrètement mais fermement.

Le film d’animation qui accompagne le récit que fait Déborah de sa découverte de son intersexualité opère une complémentarité entre aspects visuels et sonores, superposés au récit. Tout se mêle pour nous faire comprendre son parcours, ses difficultés, ses questions : elle change d’apparence, étant alternativement femme et homme, très rapidement ; elle traverse une forêt d’épines ; elle se bat avec des armes contre une sorte de monstre métallique, elle est alourdie par une armure qui la fait couler dans la boue. Nous avons eu le sentiment que la scène de la douche de M faisait écho à cette scène : il s’agit aussi d’une sorte d’animation réalisée à partir d’images d’une personne se douchant. Le même effet spécial, la rotoscopie, qui prive M de visage depuis le début du documentaire en le transformant en une sorte d’ampoule translucide, est appliqué à tout son corps. Pendant la douche, il se disloque. La tête reste posée à l’extérieur de la douche, sur le lavabo. Les plans dans lesquels M n’a pas de tête sont répétés : la première fois qu’on la voit, dans l’hôtel, au tout début du film, elle est assise sur le lit et le plan lui coupe la tête. Quand la tête n’est plus coupée, dans un plan ultérieur, elle est entièrement cachée par l’écran d’ordinateur grâce auquel elle entame une relation épistolaire avec Déborah. Est-ce à dire que la tête peut lui revenir par l’écriture, par le fait de se raconter ? De même, la scène de la douche qui la montre se disloquant, se démantelant, et alors qu’elle dit ne pas supporter qu’on lui manifeste de la tendresse en la prenant dans ses bras, montre des larmes qui coulent sur la joue de sa tête coupée. Mais quand elle remet sa tête après avoir expliqué cette souffrance, elle peut effacer la buée du miroir au niveau de ses yeux : nous les voyons pour la première fois et nous savons que les yeux sont considérés comme le miroir de l’âme. Ce moment donne l’espoir que M commence à se réconcilier, se retrouver, se reconnaître.

La relation épistolaire entre M et Déborah réalise la trame du film. Dès le départ, M avoue ne pas savoir par où commencer, se trouvant confrontée à une difficulté qui lui semble insurmontable. Les lettres tissent littéralement la relation entre les deux jeunes femmes : il y a une distance autorisée par l’écrit, et aussi une intimité que la pudeur d’une relation directe n’aurait peut-être pas permise. Nous avons remarqué ce tissage dans un procédé récurrent : alors que M lit sa lettre, l’image nous conduit du côté de Déborah. Cette superposition confère une cohérence et confirme la compréhension qui s’élabore entre elles.

Le témoignage d’Edward revêt un aspect un peu solaire : c’est un homme très positif, qui affirme son choix de l’identité masculine et l’assume par un soin particulier de son corps. Il parle de ses transformations physiques, d’avoir pris des épaules, eu la voix qui a mué, la poignée de main qui s’est renforcée et on le voit magnifier son corps. L’image complète le propos et lui correspond totalement. Il est tatoué, a des piercings et des écarteurs, on le voit se raser lors de sa dernière apparition, alors que les trois jeunes femmes du film font du sport : M joue au badminton et on la voit entièrement libérée de l’effet spécial qui cachait son visage, elle apparaît alors à visage découvert ; Audrey fait un jogging et sourit ; Déborah pratique une discipline orientale d’éveil du corps.

Mais le plus visible, c’est la métamorphose de M, cachée et « comme éteinte », comme elle le dit elle-même au début du documentaire et la découverte de l’aventure qu’il a constitué pour elle. Sa « tête ampoule » s’éclaire un peu par moments, puis elle clignote en changeant de couleur lorsque de fortes émotions l’animent, par exemple lors de sa première rencontre avec Déborah au musée du Louvre. Ses photos d’enfance ont été « masquées » selon le même procédé et alors qu’elle affirme avoir été aimée et heureuse : on retrouve la diversité émotionnelle par le changement et la variété des couleurs.

M a pu se libérer, retrouver le chemin de son « âme » comme le laisse entendre la chanson de M, le chanteur, qui clôt le film. Nous restons avec nos interrogations sur notre propre identité, la souffrance du tabou imposé aux personnes intersexes, les exigences des associations de personnes intersexes, par exemple quant au déremboursement des opérations faites sur les bébés et les enfants, alors que rien ne les justifie médicalement, mais que ces enfants subissent l’intolérance des adultes qui n’acceptent pas de penser l’identité en dehors de la logique strictement binaire du féminin et du masculin.

 

Compte rendu à partir des notes de Lorie et Miléna,TL

Travail subventionné par le lycée.